"STRESSOSENSIBLES"
Dans sa bibliothèque, Rigmor attrape un livre. Titre : L'Hypersensibilité dans un environnement de travail. Sous-titre : Comment une entreprise prend en main une question environnementale émergente. Editeur : Ellemtel, une ex-filiale d'Ericsson. Un livre d'un autre temps. 1993. Cette année-là, quarante-neuf ingénieurs de haut niveau travaillant dans les laboratoires du géant suédois tombent malades. Electrosensibles. L'entreprise dépense beaucoup d'argent et d'intelligence pour assainir leur environnement et leur permettre de revenir au travail. Ce livre, aujourd'hui introuvable, glorifiait cette démarche. Mais les temps ont changé. Per Segerbäck, qui dirigeait l'une des équipes et figurait parmi les plus atteints, a été remercié : il ne sortait plus de chez lui sans une combinaison qui le faisait ressembler à un astronaute et était devenu une figure médiatique encombrante.
La force des électrosensibles suédois, c'est qu'ils étaient là avant l'avènement du téléphone portable et de la Wi-Fi. A une époque où revendiquer cette maladie n'était pas une menace pour l'industrie. Depuis les autorités ont compris leur erreur. "Ces gens sont malades, il n'y a pas de doute là-dessus… Mais il n'y a aucune preuve scientifique que ces symptômes soient causés par les champs électromagnétiques." Petit, un air triste et désolé, "l'ange du diable" – comme quelqu'un l'a un jour baptisé sur Internet – glisse en Birkenstock sur les dalles en plastique du SSI, l'organisme d'Etat chargé de la protection contre les radiations. Lars Mjönes fait un sale métier : il est l'apôtre du tout-va-bien qu'on envoie dans les réunions publiques affronter les militants des Vagbrytaren, les "briseurs de vagues" qui s'opposent à la construction d'antennes relais. "Quand de nouvelles techniques apparaissent, dit-il, les gens ont peur. Il y a d'abord eu la peur des ordinateurs, puis des portables, de la technologie 3G, de la Wi-Fi… Ces gens perdent le sommeil. Leur système nerveux s'affaiblit. Ils deviennent stressosensibles. " Un déni officiel ponctué en permanence par un " …mais quelles que soient les causes, nous devons aider ces gens. Il est important qu'ils soient pris en charge au niveau social et médical…".
C'est que la Suède est le pays qui a inventé l'"ombuds- man", le médiateur, ce représentant des citoyens devant l'administration. Ici tout part de l'individu, de son droit inaliénable au bonheur et à la santé. Alors pour lutter, Lars Mjönes se fait roseau : laisser dire et continuer à faire. Et si ces gens avaient raison? "Ah oui… c'est sûr… il faudrait changer beaucoup de choses…"
PSYCHOSE COLLECTIVE
"L'explication la plus répandue est qu'il s'agit d'une psychose collective orchestrée par les médias et Internet. Pourtant les rats ne lisent pas Le Monde et néanmoins ils réagissent", ironise le professeur Olle Johansson en parcourant le laboratoire de neurologie expérimentale du Karolinska Institute, à Stockholm, où il officie depuis plus de trente ans. En 1989, Olle Johansson a 36 ans. A cette époque, alors que les PC se multiplient, on signale de nouvelles pathologies. Les téléphonistes qui ont troqué leur standard contre un écran sont parmi les premières à se plaindre de chaleur et d'érythème au visage.
La faute aux ondes électromagnétiques ? Pour étudier la question, la Suède lance le projet Göteborg qui réunit psychiatres, chimistes, immunologistes, médecins… Sur la table, Olle Johansson a posé trois photos de morceaux de peaux vus au microscope. "Sur la photo A, on a l'image d'une peau normale; sur la photo B, l'individu est atteint de rosacée, une maladie fréquente qui présente des signes cliniques semblables aux symptômes en question; enfin la photo C montre la peau d'une des personnes concernées… Nous avons soumis ces trois prélèvements à différents marqueurs : le PGP 9,5, une protéine neuronale, le PNMT, un enzyme, et enfin la protéine S-100. Que découvre-t-on?, interroge-t-il en sortant de nouvelles photos. Premièrement, que les trois images diffèrent. Il s'agit donc d'une maladie spécifique. Ensuite, que chez les personnes atteintes, les cellules dendritiques ont une forme beaucoup plus ronde et semblent avoir tendance à fuir l'épiderme comme si autrement elles allaient se diviser. Or la division cellulaire, la mitose, est le tout premier pas vers un cancer… Bien sûr, ce n'était que des spéculations, mais quand nous avons découvert cela, nous étions sous le choc. Nous n'étions pas préparés…" Olle Johansson donne un nom à cette maladie : la dermatite de l'écran.
Quand,
à la réunion bilan, il annonce sa découverte, les scientifiques se
regardent, disent qu'il faut voir, se revoir. Mais le temps passe et
ladite réunion ne vient pas. Olle Johansson finit par téléphoner, pour
s'entendre répondre : "La réunion a bien eu lieu. Mais vous ne faites plus partie du projet."
Ainsi découvre-t-on un jour qu'on a franchi la ligne jaune. Qu'on est
passé du côté des pestiférés. Derrière son sourire malin, l'œil
s'embue. Pourtant l'homme aime se battre. Les planches de photos, les
rapports, les preuves dégueulent littéralement de ses dossiers. Rien
n'y fait. Aujourd'hui Olle Johansson n'a plus de budget pour ses
recherches.
VILLAGES "LIBRES D'ONDES"
Difficile de s'y retrouver dans ce brouillard scientifique. D'un étage du Karolinska à l'autre, les discours s'inversent. D'un côté, ceux – et ils sont de plus en plus nombreux, en Suède, en Allemagne, en Australie, aux Etats-Unis – qui voient des anomalies partout : impact sur la peau, sur le sperme, sur la production de sérotonine, un neuromodulateur du système nerveux, sur les barrières immunitaires, sur la disparition des insectes… De l'autre, ceux qui expliquent qu'ils ont beau chercher, ils ne voient rien du tout, que "rien ne permet de conclure", qu'il s'agit d'une grande peur millénariste comme on en a vu tant éclore. Olle Johansson se désole : "Quand bien même il n'y aurait qu'une seule étude alarmante face à des centaines qui ne montrent rien, ce serait celle-là qui devrait nous intéresser. Ce ne sont pas les milliers de décollages réussis du Concorde qui retiennent l'attention des experts de la sécurité mais les trente accidents."

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