Les révoltés des ondes


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Difficile de ne pas remarquer en tout cas que la majeure partie des crédits alloués aux équipes de recherche va à ceux qui pensent que les ondes sont inoffensives. Et que ce sont les mêmes noms que l'on retrouve un peu partout dans les collèges d'experts… Est-ce parce qu'ils sont dans la vérité? Ou parce que leurs conclusions sont bonnes pour l'économie? "L'industrie finance 50 % des recherches, mais cela se fait via des structures internationales qui décident à qui cet argent va être attribué. Qu'on ne vienne pas nous accuser de diriger la recherche!"

Dans ses locaux design et confortables, une tasse de café noir à la main, Mats Holme sourit. L'homme lige de toute l'industrie des télécommunications en Suède – Sony Ericsson, Nokia, Motorola, Samsung… – est innocent. De tout. Il n'est pour rien dans le fait que les projets de création de villages "libres d'ondes" réclamés par les électrosensibles capotent les uns après les autres. Comme à Degerfors, à l'ouest de Stockholm : "Je n'ai fait qu'envoyer un dossier d'information à l'organisme d'Etat chargé de l'aide aux réhabilitations d'immeubles. Après, ce qu'a fait la mairie, ce n'est pas de mon ressort…"  Il n'y est pour rien si les taux de radiations autorisés sont jugés trop élevés par les électrosensibles : "Ces taux sont décidés par un collège d'experts internationaux."  Qu'on le comprenne bien, ce qu'il veut, ce que l'industrie veut, c'est aider ces gens. En ne les croyant pas. "C'est un service qu'on leur rend; sinon ils vont se morfondre sans chercher les vraies raisons de leur mal. D'ailleurs, moi aussi je souffre, dans ma maison de l'archipel [un ensemble d'îles protégées à quelques encablures de Stockholm où les riches ont leurs villégiatures], j'ai du mal à capter."

"EXCLUS DE LA SOCIETE"

Pendant ce temps-là, dans la forêt, Eva attend un secours qui ne vient pas. La campagne est doucement vallonnée. A perte de vue, le blanc des bouleaux et le vert des épicéas, le jaune paille de l'herbe macérée par la neige et le marron gras des terres fraîchement labourées, le rouge bordeaux des maisons de bois et le bleu profond des lacs. Dans cette immensité, de loin en loin, une antenne s'élève vers le ciel. Pour arriver chez Göran Svardstrom et Eva, il faut prendre, à travers la forêt, une petite départementale, puis une route non goudronnée et enfin descendre jusqu'au lac sur un chemin. Là, tout est calme et ordonné. Comme en suspension dans le temps et l'espace. Quelques maisons blotties sous les arbres. Un pré qui glisse vers la surface des eaux gelées. Merveilleux… "Une merveilleuse prison", soupire Eva.

Les premiers symptômes sont apparus il y a quatorze ans, mais c'est seulement il y a huit ans, quand elle n'a plus supporté de vivre dans la petite ville où elle enseignait les sciences naturelles, qu'Eva et son mari sont venus habiter ici. "J'avais eu ma première crise : quelqu'un a utilisé un portable, mon cœur s'est mis à battre, et j'ai senti que j'allais m'évanouir."  Le chalet est austère, sans eau ni électricité. Mais elle s'y sent mieux. Lui, qui est spécialiste en chauffage, a installé ses bureaux un peu plus haut près de la route. Avec l'isolement, la santé s'est améliorée. Pourtant, elle, la fille de paysan de l'extrême nord, habituée à la rudesse des jours trop courts, dépérit. "Quand on est en prison, on sait qu'on va sortir un jour; moi, non! Je ne peux pas vivre dans une cage. Ce n'est pas une vie, c'est une survie. Nous avons été exclus de la société."

Pour aller chercher de l'eau, il faut passer le petit sauna installé dans un chalet en contrebas, marcher une dizaine de mètres sur la glace et soulever un couvercle au-dessus du trou qui plonge sous la surface gelée du lac. En janvier, Eva s'est cassé le bras. Elle a dû aller à l'hôpital. Médecins et infirmières ont tout fait pour la mettre à l'aise. Mais quatre jours plus tard, elle a été prise d'une crise terrible : le cœur, des fourmillements, et l'impression que ses membres ne répondaient plus. Cheveux, pupilles, vêtements : Eva et Göran sont comme délavés. Il y a des larmes dans leurs yeux. "Oui, je crois que je peux mourir", dit-elle.

La lèvre supérieure de Göran, elle, est agitée d'un tremblement de colère, d'impuissance et d'amour. En face de chez eux, à moins de deux kilomètres, sur la colline de l'autre côté du lac, une nouvelle antenne a surgi il y a trois ans. Ni la pétition, ni le blocage des bulldozers par les riverains inquiets n'y ont fait. Année après année, le progrès continue de repousser chaque fois un peu plus loin dans les forêts quelque 500 "réfugiés environnementaux" exilés dans leur propre pays. "Il est tellement évident que quelque chose ne va pas. Et que les autorités ne nous prennent pas au sérieux… Les gens m'appellent, me disent : Aidez-moi! Je crois que je vais me tuer! Qu'est-ce que je peux leur répondre? Qu'est-ce que je peux leur répondre?" 

La voix de Göran s'essouffle : "Nous avons besoin de repos… S'il vous plaît, rendez-nous nos vies."  La neige a recommencé de tomber, noire et humide. Ces gens-là se trompent peut-être. Mais ils ne trichent pas. "Je les compare souvent aux canaris qu'on gardait dans les mines, soupire le professeur Olle Johansson. Quand les oiseaux mouraient c'était signe qu'il n'y avait plus d'oxygène et qu'il fallait se dépêcher de fuir."

De notre envoyé spécial en Suède, Laurent Carpentier
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En couverture : Sylvia Lindholm,électrosensible suédoise, coiffée d'un voilequi bloque les champs électromagnétiques.
AGENCE VU POUR LE MONDE 2
La couverture du Monde 2 n°220, en kiosque à partir du 2 mai 2008.
Les révoltés des ondes


ajh : C'est très facile de tourner en dérision les personnes électrosensibles. Mais, rappelez-moi, quelles mesures ont été prises quand a été connue la dangerosité de l'amiante ? Je n'arrive plus à me souvenir des alertes officielles à la population, du recensement des personnes concernées, de leur protection et de leur prise en charge médicale immédiate... A-t-on
un seul exemple de problème de santé publique dont la reconnaissance n'a pas été mise en balance avec des considérations économiques ?
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