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connaît les véritables dangers du Red Bull ? Faut-il ou pas se protéger
des ondes émises chaque jour par nos téléphones portables ? Que
risquent aujourd'hui les personnes vivant à proximité des récents
rejets d'uranium dans les nappes phréatiques du Tricastin ? Les
principales affaires sanitaires françaises de l'été ont un point commun
: elles nous rappellent que les hommes de science peuvent, dans
certains cas, être incapables de répondre clairement aux questions qui
leur sont posées par les responsables politiques. Des questions
d'autant plus fréquentes et multiformes que ces mêmes responsables ne
cessent de vanter à l'opinion publique les vertus d'un indéfinissable «
principe de précaution ».
Au centre du questionnement sur
l'industrie nucléaire et les téléphones portables figure la
problématique dite des « faibles doses », combinée à une exposition de
longue durée. Il est malheureusement bien établi que les accidents
majeurs dans une centrale nucléaire ont des conséquences sanitaires
d'ampleur, et durables. On ne dispose, en revanche, d'aucune donnée
indiscutable permettant d'affirmer que, comme on pouvait théoriquement
le redouter, les personnes habitant à proximité d'une telle centrale -
ou celles qui y travaillent - sont exposées à un risque statistique
plus élevé d'être atteint d'une affection cancéreuse.
Une
récente publication illustre quelles peuvent être ici les limites des
outils scientifiques. Au début de 1997, on apprenait dans les colonnes
du British Medical Journal que des cas de leucémie auraient été
détectés près de l'usine nucléaire de la Hague. Signé de Jean-François
Viel et Dominique Pobel (unité de biostatistiques et d'épidémiologie de
la faculté de Besançon), l'article complétait une série d'études
similaires qui avaient permis, selon leurs auteurs, de mettre en
évidence une très légère augmentation du risque de contracter une
leucémie dans les environs immédiats des sites nucléaires de Cherbourg
et de la Hague.
L'affaire fit alors grand bruit. Un groupe
multidisciplinaire de chercheurs fut créé, composé notamment de
partisans et d'adversaires du nucléaire. Son existence fut éphémère.
Inquiet, le gouvernement jugea alors nécessaire de lancer une série de
recherches approfondies. Onze ans plus tard, les résultats de l'une de
ces recherches, menée sous la direction du professeur Alfred Spira
(Inserm) viennent d'être publiés. Il s'agissait d'étudier « la
fertilité et la reproduction humaine autour de l'usine de traitement
des combustibles usés de la Hague ». Au terme d'un long et méthodique
travail statistique, les chercheurs expliquent que leur analyse « ne
met pas en évidence de différence importante dans les événements
étudiés de la vie reproductive ». Qu'en conclure ?
C'est,
semble-t-il, vers la même impasse que se dirige Interphone, la plus
vaste étude internationale jamais menée et destinée à tenter d'évaluer
si le fait d'utiliser un téléphone portable expose à un risque médical
accru. Lancée en 2000, cette étude a été conduite dans treize pays sous
l'égide du Centre international de recherche sur le cancer. Les
chercheurs tentent de préciser au moyen d'outils statistiques la part
qu'auraient pu avoir les ondes émises par les portables dans un large
groupe de personnes souffrant d'affections cérébrales ou de tumeurs de
la glande parotide. Certains de ces chercheurs expliquent qu'en
définitive ils ne sont pas en mesure de faire la part de ce qui est
précisément dû aux ondes des portables dans un environnement où les
sources d'émission d'ondes similaires ne cessent de se multiplier.
Repoussée
plusieurs fois, la publication des résultats d'Interphone est attendue
au mieux pour l'automne ( Le Monde du 2 août). Divergences sur la
notion de biais statistiques et dans l'interprétation des résultats,
nécessité ou non de mener des études complémentaires... Comme dans le
cas du nucléaire, les chercheurs sont confrontés à la problématique des
faibles doses à long terme. Et ce, dans un secteur où les enjeux
industriels et financiers ne peuvent pas être ignorés. Il n'est pas non
plus possible, en toute rigueur, d'exclure ici l'impact potentiel sur
leurs travaux des convictions personnelles des épidémiologistes. Qu'il
s'agisse de l'usage de l'énergie nucléaire ou, plus généralement, des
innovations technologiques et du concept de croissance. On retrouve,
sous un jour différent, quelques-uns des ingrédients de ces
problématiques dans l'équation sanitaire posée par Red Bull, boisson
dite « énergisante » qui vient d'être autorisée à la commercialisation
en France. Saisis par les pouvoirs publics, les experts réunis sous
l'égide de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments
(Afssa) n'ont jamais varié dans l'analyse de cette question. Partageant
la position du Conseil supérieur d'hygiène public de France et du
Comité scientifique européen, l'Afssa a rendu quatre avis datés de
2001, 2003 et 2006 sur les boissons contenant une substance - la
taurine - suspectée de toxicité rénale et neurologique.
Au nom
du principe de précaution, l'affaire semblait entendue. C'était compter
sans les menaces judiciaires du puissant fabricant autrichien, qui
réclamait 300 millions d'euros d'indemnités à l'Etat français. Oubliant
les avis de l'Afssa, et estimant sans doute que suspicion n'est pas
certitude, Christine Lagarde, ministre de l'économie, décidait il y a
quelques semaines d'ouvrir les frontières françaises au Red Bull. Avec
un raisonnement strictement inverse, Roselyne Bachelot, ministre de la
santé, a choisi d'appeler au boycott de cette boisson, prenant ainsi le
risque d'en faire indirectement la promotion auprès des consommateurs
potentiels. En fait, la question sanitaire dépasse ici de loin celle de
la toxicité de la taurine. Elle renvoie pour l'essentiel à une autre
réalité, bien plus complexe, que ni les statistiques ni l'épidémiologie
ne parviennent véritablement à pendre en compte. Ainsi, tous les
spécialistes expliquent que la dangerosité du « Red Bull » tient pour
l'essentiel au fait qu'en pratique il est presque toujours utilisé
comme un adjuvant permettant d'augmenter les volumes et les effets de
l'ensemble des consommations concomitantes - boissons alcoolisées
notamment - ayant pour effet principal de modifier les états de
conscience.
Les autorités sanitaires ont décidé de lancer
bientôt des études épidémiologiques pour tenter de mesurer la réalité
et les conséquences de ce phénomène. Mais certains experts expliquent
déjà que de tels travaux ne permettront pas, en cas d'accident ou de
drame, d'établir la responsabilité de Red Bull. Il reste dès lors à
trouver les moyens de gérer collectivement l'incertitude quand les
oracles scientifiques se révèlent muets.
Jean-Yves Nau